Alice Guy, première réalisatrice de l’Histoire et pionnière du cinéma
Première réalisatrice de l’histoire, pionnière du cinéma, inventrice de nombreux effets spéciaux et première femme à ouvrir son propre studio de cinéma… On parle d’Alice Guy avec Véronique Le Bris, sa biographe, mais aussi une journaliste spécialisée sur la place des femmes au cinéma depuis 2012 et fondatrice du Prix Alice Guy.
Tu ne la connais sûrement pas, et pourtant c’est sûrement la toute première réalisatrice de fiction de l’histoire, hommes et femmes confondus. En tous cas, une chose est sûre : Alice Guy est une pionnière du cinéma. Et voici son histoire.
Alice Guy, de secrétaire à responsable des tournages chez Gaumont
Tout commence en 1895, lorsqu’Alice Guy, alors secrétaire chez Léon Gaumont, est invitée par les Frères Lumières, avec son patron, à la projection de leur film. « Elle dit dans son autobiographie, texto : ‘Pendant que les hommes parlaient mécanique, moi je me disais qu’on pouvait faire autre chose, en racontant des histoires‘ », explique Véronique Le Bris.
Elle imagine donc déjà que l’avenir du cinéma, ce sera la fiction.
Contrairement à Gaumont, qui, pour le coup, n’a pas du tout la vision : « Lui, ce qui l’intéresse, c’est les machines, mais pas ce qu’on met dans les machines. Et il ne comprend pas l’intérêt, au début, de varier ce qu’on met dans les machines pour vendre des machines, parce que le cinéma, c’était vraiment ça au début« , raconte la biographe d’Alice Guy.
Elle propose alors à Gaumont de réaliser des films avec son matériel. Il accepte, mais seulement si elle le fait sur son temps de pause. « Il lui laisse un peu carte blanche en lui disant : ‘À condition que ça n’empiète pas sur votre travail de secrétaire‘ », précise Véronique Le Bris.
C’est donc en mars 1896, qu’elle réalise son tout premier film, sans doute le premier court-métrage de fiction au monde, La Fée aux choux, où elle se met en scène en tant que fée, récupérant des bébés dans des choux.
Et voilà. Sa carrière est lancée. « En tous les cas, ça a marché suffisamment pour qu’on lui demande de faire d’autres films. Et, à partir de 1902, elle a réalisé une centaine d’extraits d’opéras et des films sonores. Et on a la preuve de ça.«
Pionnière du cinéma, elle est à l’origine de la création de nombreux métiers et de nombreuses techniques cinématographiques. Pour Le Bris, Alice Guy « ne revendique pas d’être celle qui a inventé la fiction. Par contre, on peut dire quand même sans se tromper, que son propos, c’était de faire du cinéma pour distraire les gens […] Et elle a eu cette intuition-là. Elle a inventé tout un tas d’effets spéciaux, effectivement, et elle a sûrement expérimenté beaucoup plus que les autres, en tous les cas. »
Peu à peu, elle fini (quand même !) par abandonner son métier de secrétaire pour se consacrer exclusivement à ses tournages. Guy, est responsable de la partie artistique du studio, alors que Gaumont, lui, est responsable de la partie technique.
Le départ pour les States d’Alice Guy
En 1907, Alice Guy se marie avec un certain Herbert Blaché. Gaumont, également big boss de ce dernier, l’envoie aux États-Unis. « Elle le suit la mort dans l’âme« , ajoute Véronique le Bris.
Gaumont avait créé un studio de cinéma à côté de New York, et il n’en faut pas beaucoup à Alice Guy pour décider de reprendre le studio et recommencer à faire des films.
Une période très prospère pour cette dernière, comme en témoigne sa biographe : « dès son premier film, ça a vraiment bien marché. Donc elle a créé une maison de production, elle a créé son propre studio. Elle a été la cinéaste, femmes et hommes confondus, la plus importante de cette époque-là aux États-Unis, jusqu’en 1915, à peu près, au moment où s’est créé Hollywood.«
Son propre studio de cinéma. Rien que ça. La Solax Film Company domine la production et le box-office américain, et fait tourner les plus grandes stars de l’époque.
Mais notre cinéaste est aussi révolutionnaire sur bien des aspects, car dans ses films, elle ne raconte pas n’importe quoi . Pour Véronique Le Bris, « elle est féministe, dans le sens où, dans ses films, les personnages principaux sont des femmes, à qui il arrive des histoires de femmes. Elles sont enceintes, elles se font harceler dans la rue, elles sont puissantes, elles travaillent… »
Elle se rappelle : « Il y a un film qu’on a passé il y a pas longtemps, c’est l’histoire d’une matelassière. Il y a un moment, elle en a ras le bol, donc elle pose son matelas et puis elle va boire un coup au bistrot. Et après on s’aperçoit en scrutant que cette femme est jouée par un homme, en fait.«
Mais ce n’est pas tout, car elle revendique sans le savoir une position antiraciste : « elle avait prévu de faire un casting avec à la fois des acteurs noirs et des acteurs blancs, et les blancs ont décrété qu’ils ne joueraient pas avec des noirs, et donc elle a gardé que les noirs« .
Dans tous les cas, Alice Guy n’a donc pas à rougir de sa carrière. C’est d’ailleurs la première femme à avoir eu son propre studio, à l’avoir construit et à l’avoir construit comme elle le voulait. « C’est révolutionnaire, parce qu’elle parlait pas du tout anglais en 1907 et qu’en 1910, elle a le studio qui est le plus grand du monde« , déclare celle qui a créé un prix en son nom, des étoiles dans les yeux.
Mais très vite, son destin va prendre une toute autre tournure. Car elle ne veut pas aller à Hollywood, même si tous les studios y déménagent. Et c’est sûrement là sa première erreur.
Le déclin d’Alice Guy, ruinée, divorcée, oubliée
Décidément, son mariage ne lui aura pas fait fortune.
Son mari n’est pas fidèle. Mais avant de s’en rendre compte, elle en a un peu marre de ne pas avoir assez de temps pour faire ses films et le nomme président de sa société, pensant se décharger un peu de la partie relou aka la partie financière.
Mais à partir de ce moment, le studio s’endette. + iels ne prennent pas les bonnes décisions au bon moment, et ne se joignent pas à la transhumance des studios américains vers Hollywood (l’histoire leur donnera tord, indeed).
« Tout un tas de choses se sont passées. Elle a fait faillite en fait, et après, elle est revenue en France en 1922, ruinée et divorcée. » Fun.
Et c’est là qu’elle découvre, qu’en plus de ses dernières péripéties, on ne la reconnait pas pour son travail. « On ne retrouvait pas ses films et surtout on ne lui attribuait pas ses films », explique Le Bris. En réalité, il n’y a pas de génériques au tout début de l’histoire du cinéma, donc c’est difficile de savoir qui a fait quoi (on apprend de ses erreurs, finalement).
Et cette histoire va durer quasiment jusqu’à sa mort. « Elle est morte en 1968 et entre 1922 et 1968, elle a passé son temps à essayer de prouver qu’elle avait fait des films et personne ne l’a crue, ou très peu de gens. «
La postérité d’Alice Guy
Pourquoi, me diras-tu, n’en entend donc pas plus parler ?
Dis-toi que même sa biographe, Véronique Le Bris, ne l’a pas connu tout de suite : « Ce qui m’a beaucoup surprise, c’est que, comme tout le monde, je l’ai découverte par hasard. On m’expliquait quand même que tout avait été créé par des hommes. Et là je m’aperçois que non seulement il y a une femme qui est au début de ça, qui a fait des films, mais surtout qui a fait des films qui me parlent beaucoup plus que les films d’hommes de l’époque« , explique-t-elle.
Alice Guy commence à avoir un peu de reconnaissance pour son travail en 1967. Mais on ne connaît toujours pas l’ampleur exacte de tout ce qu’elle a produit : beaucoup de films des premiers temps, et pas que les siens, ont disparu (pour être plus exacte, environ les trois quart, d’après Le Bris).
Mais en plus de ça, ce qui a véritablement joué dans la postérité de sa carrière, c’est le fait qu’elle soit ✨ une feeeemme ✨, pour changer. « L’histoire du cinéma racontée par des hommes dans le milieu de la culture est très sexiste. Elle a quand même passé sa vie à contester les articles où elle n’était pas citée. Ils promettaient toujours de corriger et ils l’ont fait, mais vraiment à la marge. Et les historiens d’après copient les historiens d’avant. Donc en fait, si vous n’êtes pas au début, c’est un peu une spirale négative. », explique concrètement celle qui a contribué à la faire sortir de l’ombre en France.
Même son tout premier boss, qui a, grâce à elle, créé la plus ancienne société cinématographique au monde, omet de la remercier. « Léon Gaumont a écrit une sorte de notice sur Gaumont et il la cite pas non plus. On peut dire qu’elle a été effacée« , pour Véronique Le Bris.
Avant de conclure : « elle n’est pas connue du grand public, ça c’est sûr, mais elle a été constamment oubliée. Il faut toujours la redécouvrir. Et sa redécouverte n’est pas complète, il reste encore bien des choses« .
Véronique Le Bris, la première biographe d’Alice Guy en France
Merci à Véronique Le Bris pour son aide précieuse quant à la reconstitution de l’histoire fascinante d’Alice Guy. Tu peux d’ailleurs retrouver toute l’histoire d’Alice Guy dans son livre : Alice Guy, la plus audacieuse des pionniers du cinéma, parut en 2025 aux éditions Hors Collection.
Pour elle, c’est un véritable plaisir de regarder ses films : « il y a un style Alice Guy où il y a toujours ces héroïnes qu’on peut retracer, qui sont des femmes qui se laissent pas faire mais qui sont quand même un peu romantiques en même temps, à qui il arrive des péripéties mais dont elles se déjouent tout le temps.«
Le travail de réattribution des films de la toute première réalisatrice est donc encore long et fastidieux, mais pas impossible : « En mai 2024, on a retrouvé un de ses films. Donc on sait qu’on va en découvrir d’autres. Ces films ne sont pas attribués à quelqu’un d’autre, ils sont non-attribués.«
Spécialisée sur la place des femmes dans le cinéma depuis 2012, Véronique Le Bris est aussi journaliste et critique de cinéma. Elle a créé le Prix Alice Guy pour rendre hommage à cette pionnière et qui récompense chaque année une réalisatrice. À ce propos, elle déclare : « évidemment, ça ne pouvait porter que son nom, puisque c’était la première au monde. Une réalisatrice d’aujourd’hui, si elle est primée, si elle est capable d’être là, c’est parce que tout au début du cinéma, il y en a eu d’autres. L’autre chose, c’est que je m’étais dit aussi que je voulais créer un événement où on pouvait voir ses films, parce que c’est très difficile, en fait. «
Elle est également à l’origine du tout premier magazine web français consacré au cinéma féminin. Et pour elle, cette reconnaissance est plus que primordiale : « Je militais un peu pour la reconnaissance des femmes réalisatrices, parce qu’en tant que journaliste de cinéma, je savais qu’elle n’était jamais dans les palmarès ou très rarement. Donc je me suis dit : il faut absolument les aider. Et une des choses, c’est de leur faire acquérir cette reconnaissance. Parce que quand vous avez la reconnaissance, vous avez de la notoriété et la notoriété vous permet de continuer votre carrière.«
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