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Pourquoi ?

Pourquoi féminiser tous les noms de métiers ? Tout savoir sur l’écriture inclusive - interview avec Eliane Viennot

Avocate, mairesse, médecienne, lieutenante, procureuse, autrice, peintresse, sapeuse pompière... Pourquoi ces féminins de noms de métiers ne sont-ils plus utilisés, alors que pourtant ils ont existé par le passé ? Pourquoi dit-on, en grammaire, que "le masculin l'emporte sur le féminin" ? Aujourd'hui, on démêle le vrai du faux sur l'écriture inclusive et le langage inclusif avec Eliane Viennot, historienne de la littérature, professeuse émérite et autrice de plusieurs livres sur le sujet, aka la goat du langage inclusif.

23/09/2026 - Léa LABIS - 10 min. de lecture

L'écriture inclusive - féminisation de la langue - les origines du langage sexiste - Eliane viennot le masculin l'emporte sur le féminin illustration
Illustration d'un livre de grammaire

Féminiser les noms de métiers, utiliser les doublets, préférer les termes épicènes, faire des néologismes, accorder à la majorité ou à la proximité… Le langage inclusif ne se résume pas au terrible, à l’infâme, que dis-je, à l’abominable point médian. Pour l’historienne Eliane Viennot, il s’agit aussi et surtout de rendre les femmes visibles et de remettre en question la hiérarchie des genres dans la langue, qui n’est pas si vieille qu’on ne le croit.

Faisons un petit tour dans l’histoire pour bien comprendre quels sont les enjeux derrière le langage inclusif.

« Le masculin l’emporte sur le féminin dans la langue depuis la nuit des temps ! » Really ?

Spoiler alert ! Eh non Jean-Kevin, la règle du masculin qui l’emporte sur le féminin n’a pas toujours existée, contrairement à ce que tu pourrais penser.

Mais commençons par le commencement. « Il y a toujours eu des aspects sexistes dans les langues. Le français était plus égalitaire au XVIe siècle qu’il ne l’est devenu par la suite. L’idée que le masculin est un genre plus noble que le genre féminin (et le genre neutre quand on parlait du latin), c’est une idée d’intellectuels du XVe siècle. Ce n’était pas une règle de fonctionnement du français« , nous explique Eliane Viennot.

Car, contrairement à aujourd’hui, les règles d’orthographe et de grammaire n’étaient ni strictes, ni figées, et on pouvait retrouver un même mot écrit ou conjugué de deux manières différentes dans un même livre par exemple. Et ça ne choquait PER-SONNE.

On pouvait suivre d’autres règles… L’accord de proximité ou de majorité par exemple. Et il était tout à fait naturel de féminiser le nom du métier exercé par une femme (quelle audace !). La professeuse émérite de littérature ajoute : » Ce sont des hommes qui ont voulu normaliser la langue, et qui ont favorisé le pouvoir du masculin aux dépens du féminin« .

Il y a donc eu délibérément la volonté d’exclure, ou tout du moins, d’effacer les femmes de la langue. Faudrait quand même pas qu’elles commencent à prendre trop de place celles-là, ce serait dommage, après tous les efforts effectués pour les effacer.

Brefouille, tu l’as compris, l’inclusivité dans la langue date pas d’hier. Pour Eliane Viennot : « La plupart des techniques qui sont égalitaires ont des siècles. Que ce soit ne pas dire qu’une femme est médecin, mais une femme est médecienne, quand nous avons un doctorat nous sommes des doctoresses, faire les accords égalitaires, choisir de parler des humains ou des êtres humains plutôt que de parler de l’homme… En français on a aussi énormément de mots épicènes comme spécialistes ou pédagogue…« 

L'écriture inclusive - féminisation de la langue - les origines du langage sexiste - Eliane viennot

L’arrivée de l’Académie française et la normalisation du langage ✨sexiste✨

Mais alors, pourquoi ces règles et ces normes existent-elle ? Comment sont-elle nées ? Pourquoi diable dit-on, en grammaire que « le masculin l’emporte sur le féminin » ?

Car il y a une toute petite institution, dont tu as peut-être entendu parler, qui s’est immiscée dans tout ce bazar : L’Académie française. Même si, on va pas se mentir, ça commençait déjà à sentir mauvais un peu avant. Car la conception du masculin comme genre « plus noble » existait déjà avant la création de l’Académie française.

« L’académie française est créée en 1635. Elle a fait surtout de cette pratique, un dogme. Car ce n’était pas du tout un dogme avant. Et d’ailleurs ça ne l’est pas devenu tout de suite. Parce que plein de gens se fichaient complètement de ce que disait l’Académie française« , nous dit E. Viennot.

Et avec l’Académie française, c’est l’école publique, arrivée au XVIIe siècle, qui a permis de largement systématiser cet usage parmi les nouvelles générations, en le donnant comme une évidence, une pratique, ou plutôt un principe normatif d’écriture.

Une petite centaine d’années plus tard et voilà, le mâle est fait.

L'écriture inclusive - féminisation de la langue - les origines du langage sexiste - Eliane viennot le masculin l'emporte sur le féminin académie française

Et les noms de métiers dans tout ça, pourquoi certains n’ont pas d’équivalent au féminin ?

Pourquoi certains noms de métiers ne peuvent pas être féminisés ? Avocate, mairesse, philosophesse, peintresse, médecienne, autrice… Pourquoi dire ces mots de cette manière te paraît étrange ?

Car ces métiers sont trop nobles pour être exercés par d’humbles femmes, voyons ! « Bescherelle le dit clairement : »ces métiers sont faits pour les hommes, donc les femmes ne devraient pas les exercer« , nous explique l’historienne de littérature. Examinons ce passage, juste pour le plaisir :

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© Louis-Nicolas Bescherelle, Grammaire nationale, Paris, L. Bourgeois-Mazé (ed. originale 1834), p.38

Et Eliane Viennot est implacable sur le sujet : contrairement à ce qu’on pourrait penser, ce que nous considérons aujourd’hui comme naturel dans la langue, c’est aussi et surtout le résultat de choix historiques : « Quand on dit qu’une femme est avocat, ou qu’elle est procureur, ou qu’elle est ambassadeur, on dit quelque chose de bizarre. Nous adhérons à cette idée que la fonction qu’elle occupe n’est pas faite pour elle« .

C’est donc bien une volonté d’effacer les femmes dans la langue et dans ces métiers qui fait que ces formes fémines « n’existent » pas. Tu l’auras aussi remarqué, c’est également les métiers dits « nobles » ou « intellectuels » qui ne sont pas systématiquement féminisés. Les femmes peuvent exercer un métier, juste pas un truc trop prestigieux quand même, ce serait ballot.

Mais bonne nouvelle, on n’a même pas à inventer ces féminins : ils existent déjà et prennent la poussière dans des livres de plus de quatre siècles. Et si on les refaisait émerger ?

Au final, c’est quoi l’écriture inclusive ?

Pour Eliane Viennot, il s’agit plus de désapprendre un langage sexiste que d’apprendre un langage inclusif : « J’essaie de promouvoir un langage qui ne soit pas sexiste. Ce n’est pas compliqué, il suffit de le vouloir puisque le français est équipé pour ça.« 

Ce n’est donc pas si compliqué que ça en a l’air. Faire des accords de proximité ou de majorité, faire des doublets, féminiser les noms de métiers, utiliser des termes épicènes comme « camarade », « élève », « stagiaire », « enfant », « ministre », « propriétaire », « personnel », « scientifique », « cadre dynamique », « bénévole » ou « responsable », c’est déjà un très bon début.

Mais d’autres outils se développent aussi aujourd’hui pour permettre d’aller encore plus loin : « Ce qu’il y a aujourd’hui, ce sont des propositions qui sont faites pour systématiser toutes ces techniques« . Car tous les usager·es de l’écriture inclusive ne le pratiquent pas forcément de la même manière.

« Et puis aussi il y a des néologismes qui sont proposés, par exemple, plutôt que de dire ‘auteur et autrice’, on dit ‘auteurices‘. « Il y a aussi un projet pour dégenrer la langue, par exemple dire « autaire » comme on dit propriétaire ou locataire« , explique Eliane Viennot.

Faire de l’écriture inclusive, c’est donc aussi et surtout inclure tout le monde dans sa parole. « L’idée, c’est que le langage traite tous les humains de manière égalitaire plutôt que de donner systématiquement la supériorité au masculin« , rajoute Eliane Viennot.

La question du langage égalitaire dépasse d’ailleurs laaaaaaargement le cas du français. Chaque langue possède ses propres contraintes et possibilités. En Espagnol ou en italien par exemple, on dispose de moins de terres épicènes et on a donc plus régulièrement recours aux doublets. « Dans chaque langue aujourd’hui, des gens réfléchissent sur les méthodes, les moyens pour arriver à un langage égalitaire« , précise mon interlocutrice.

Est-ce que c’est si important que ça de tout féminiser ?

Depuis plusieurs décennies, on le sait : la langue influence les représentations. Plusieurs travaux en psycholinguistiques, menés depuis plusieurs décennies ont tous la même conclusions : le genre grammatical utilisé pour désigner une population influence les représentations mentales que les personnes s’en font.

« Toutes les expériences disent : quand on parle au masculin, les gens se représentent des hommes. Si on en parle au féminin, les gens se représentent des femmes, si on en parle aux deux genres, les gens se représentent une population mixte« , explicite l’historienne.

Pour n’en citer qu’une : les chercheureuses Gygax et al. (2008) ont étudié l’influence du masculin générique sur la représentation mentale du genre. Leur conclusion montre que, même lorsqu’une forme masculine est censée désigner indistinctement des femmes et des hommes, le lectorat construit davantage une représentation masculine.

Et pour le plaisir, dans une étude de Vervecken, Hannover & Wolter (2015), on nous dit que la forme grammaticale utilisée pour désigner des professions influence l’accessibilité mentale des femmes exerçant ces métiers. Ça veut dire que la manière dont on nomme un métier ne fait donc pas que décrire la réalité : elle peut aussi jouer sur les personnes qu’on imagine capables de l’exercer. Si une profession est systématiquement désignée au masculin, les femmes qui l’exercent deviennent moins faciles à se représenter. À l’inverse, lorsque le féminin et le masculin sont tous les deux utilisés, les femmes sont davantage présentes dans nos représentations.

Et ce n’est pas anodin. Pour se projeter dans un métier, encore faut-il pouvoir s’y imaginer. Si les mots que l’on emploie rendent les femmes moins visibles dans certaines professions, ils peuvent aussi contribuer à rendre ces métiers moins accessibles, ou moins évidents, pour celles qui envisagent de les exercer.

Et toi, tu imagines quoi quand tu lis : « les ingénieurs », « les médecins » ou « les dirigeants » ?

Quelques études pour aller plus loin si le sujet t’intéresse :

  • Gygax, P., Gabriel, U., Sarrasin, O., Oakhill, J. & Garnham, A. (2008). Generically intended, but specifically interpreted: When beauticians, musicians, and mechanics are all men. Language and Cognitive Processes, 23(3), 464-485. / 451-457
  • Gabriel, U. & Gygax, P. (2008). Can societal language amendments change gender representation? The case of Norway. Scandinavian Journal of Psychology, 49(5), 451-457.
  • Vervecken, D. & Hannover, B. (2015). Yes I can! Effects of gender fair job descriptions on children’s perceptions of job status, job difficulty, and vocational self-efficacy. Social Psychology, 46(2), 76-92.
  • Sczesny, S., Formanowicz, M. & Moser, F. (2016). Can Gender-Fair Language Reduce Gender Stereotyping and Discrimination?. Frontiers in Psychology, 7, 25.

Petit guide de l’écriture inclusive

Bon, savoir que le langage aujourd’hui est sexiste, c’est bien, mais ça nous fait une belle jambe. Maintenant que tout le monde ici présent·e est convaincu·e de son importance, quel est le premier pas à franchir ?

Tu peux déjà commencer par te renseigner sur les différentes méthodes et voir celle qui te convient le mieux. Commencer par féminiser les noms de métiers, doubler les mots quand tu le peux, et faire des accords selon le contexte.

Voilà déjà un petit récapitulatif des différentes stratégies envisagées et envisageables pour rendre la langue plus égalitaire :

  • L’accord de proximité : « les garçons et les filles sont belles »
  • L’accord de majorité : « Dix filles et un garçon sont intelligentes »
  • La féminisation systématique des noms de métiers et de grades : « philosophesse, médecienne, avocate, doctoresse…. »
  • Les doublets : « les étudiants et les étudiantes »
  • Les néologismes : « les autaires »
  • Les termes épicènes : « les propriétaires », « les responsables », « les cadres », « le personnel », « le corps enseignant »…
  • Le (fameux) point médian : les étudiant·e·s

Si jamais tu te demandais pourquoi chez Bonnes à tout faire, tous nos textes sont écrits de manière inclusive… Tu as désormais la réponse ! On va d’ailleurs très prochainement te faire un petit guide d’écriture et de langage inclusif·ves pour démarrer (et promis, c’est pas très compliqué !).

Pour Eliane Viennot, l’évolution de la langue est intimement liée à celle de la société : « Une langue, c’est une pratique sociale. si une société va vers le mieux du point de vue de l’égalité, les pratiques linguistiques vont s’améliorer. Si une société va vers le pire, alors les pratiques linguistiques vont s’empirer« . Et c’est peut-être là tout l’enjeu du propos : la langue n’est pas figée. Elle est construite et faite par celleux qui la parlent, l’écrivent et la transmettent.

Tu sais donc ce qu’il te reste à faire.

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Eliane Viennot lors de l’interview avec © Bonnes à tout faire

Pour aller plus loin sur le sujet de l’écriture inclusive avec Eliane Viennot

  • Eliane Viennot, Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin ! Petite histoire des résistances de la langue française, Donnemarie-Dontilly, éditions iXe, 2014, 2017, nouvelle édition 2022
  • Eliane Viennot, Le langage inclusif : pourquoi, comment, Donnemarie-Dontilly, Editions iXe, 2018
  • Eliane Viennot, Homme. - Animal raisonnable. En ce sens, il comprend toute l’espèce humaine, et se dit de tous les deux sexes » (Dictionnaire de l’Académie, 1re édition, 1694)
Léa LABIS

Autrice

Léa LABIS

Je carbure au café pour trouver de belles histoires à raconter : celles des vies humaines trop souvent oubliées ou laissées en arrière-plan.

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