Matrimoine funéraire : à la recherche de l’héritage des femmes dans nos cimetières
Le Père Lachaise est mondialement connu pour les Grands Hommes qui y sont enterrés. Mais on oublie aussi souvent les Grandes Femmes qui le sont. Pourtant, ce cimetière, comme d'autres, est une mine d'or pour la reconnaissance de ce qu'on appelle le matrimoine funéraire. Rencontre avec Alexandrine Espinasse et Camille Paix, membres des Taphofilles, un collectif qui porte un regard féministe sur les cimetières.
Les Taphofilles : une initiative pour faire vivre le matrimoine funéraire
Les cimetières sont souvent envisagés comme des lieux de recueillement, de patrimoine ou d’histoire. Mais ils racontent aussi qui mérite d’être retenu·e dans les mémoires, et qui finit par disparaître des récits collectifs.
C’est ce constat qui réunit Camille Paix et Alexandrine Espinasse au sein des Taphofilles, un collectif qui porte un regard féministe sur les cimetières et sur les personnes qui y reposent. Les deux femmes se sont rencontrées parce qu’elles travaillaient sur des sujets proches, dans des lieux différents : Camille Paix s’intéressait au Père-Lachaise, tandis qu’Alexandrine Espinasse explorait le matrimoine funéraire du cimetière du Montparnasse.
De ce travail commun est née l’envie de recenser les sépultures, de documenter les parcours des femmes inhumées et de rendre ces informations accessibles au plus grand nombre. « Les Taphofilles c’est une bande de passionnées de cimetières, féministes, qui veulent à la fois visibiliser les femmes oubliées des cimetières et aussi montrer que les cimetières sont des lieux de domination comme les autres et que dans ces lieux là, il y a des inégalités et qu’on peut aller les réparer », résume Camille Paix.
Leur travail s’inscrit dans une volonté de valorisation du matrimoine funéraire, aka l’héritage des femmes dans les cimetières. Des histoires longtemps restées dans l’ombre, alors même que les sépultures constituent parfois l’une des rares traces matérielles de leur existence.

Mais alors pourquoi les femmes sont-elles moins visibles que les hommes dans les cimetières ?
Les inégalités de mémoire ne se limitent pas aux noms de rues ou aux monuments publics. Elles se retrouvent jusque dans les cimetières, à travers les inscriptions sur les tombes, les biographies disponibles et la manière dont les personnes sont représentées.
Au Père-Lachaise, Camille Paix souligne une différence dans la statuaire funéraire : les hommes sont fréquemment représentés à travers leur apparence et leur parcours, tandis que : « les femmes sont généralement des allégories, donc des fausses femmes, des femmes qui représentent des idées et qui sont souvent représentées très jeunes, très belles, avec des traits complètement effacés, généralement nues ou à demi nue, avec les seins apparents », comme nous l’explique Alexandrine Espinasse.
À l’inverse, les hommes sont souvent représentés plus âgés, avec des traits qui témoignent de leur expérience. Leur visage devient le support d’une histoire individuelle, tandis que les femmes incarnent davantage des idées abstraites. Foilà, foilà, y-a-t-il besoin d’en dire plus ?
Mais l’invisibilisation se joue aussi dans les mots. Camille Paix souligne la disparition fréquente des noms des femmes derrière ceux de leurs maris : « ce qui se voit à certaines époques jusque dans le prénom, parce qu’il y a beaucoup de tombes sur lesquelles il y a écrit Madame veuve Pierre Dupont ».
Alexandrine Espinasse, elle, raconte avoir observé une situation particulièrement frappante dans un cimetière de Rennes : « j’avais vu Monsieur Jean Dupont, chevalier de l’ordre National de Truc de machin, tout son pédigrée sur cinq ou six lignes et à la fin il y avait juste écrit « sa femme, sa fille, point ». Et il y a même pas leur date de décès, juste femme et fille. Et en fait, c’est qu’elles ont été toute leur vie. »
Au-delà de ces inscriptions, c’est toute une hiérarchie de la mémoire qui se met en place : certaines existences sont racontées, détaillées et célébrées, quand d’autres sont oubliées. Et c’est souvent les mêmes, hein.





Comment retrouver la mémoire de ces femmes oubliées ?
Pour lutter contre cette invisibilisation, les Taphofilles veulent rendre le matrimoine funéraire plus accessible. Leur projet ? constituer une base de données et, à terme proposer une cartographie interactive en ligne. « On voudrait en fait constituer une base de données qui recensera l’ensemble des sépultures de femmes à travers la France mais aussi à l’étranger« , explique Alexandrine Espinasse.
L’objectif ne consiste pas seulement à localiser les tombes. Il s’agit aussi de rassembler les informations existantes, de combler les lacunes et d’écrire des biographies lorsqu’elles n’existent pas. Un travail de longue haleine qui mérite tout de même qu’on les félicite, alors : chapeau mesdames.
Leur projet répond donc à un problème plus large : la difficulté à retrouver les femmes dans les archives et dans l’espace public. Pour les Taphofilles, les cimetières constituent un point de départ concret pour reconstruire ces récits et leur redonner une visibilité.

La Toussaint féministe : fleurir les tombes pour faire vivre la mémoire
Le collectif ne se limite pas au travail de recherche. Il organise également des visites guidées et participe à la Toussaint féministe, un rendez-vous lancé en 2022 par Camille Paix et la journaliste Marie Kirsten.
Le principe ? Se rendre sur les tombes de militantes féministes, leur rendre hommage et y déposer des fleurs.
Camille Paix explique « ce travail qu’on fait là, il sert ensuite aussi pour toutes les personnes qui visitent le cimetière et qui peuvent potentiellement tomber sur ces jardinières. »
Pour elle, fleurir une tombe, c’est aussi attirer le regard sur elle. Une sépulture entretenue et ornée de fleurs peut inciter les personnes qui passent à s’arrêter, à lire une inscription et à s’interroger sur la personne qui y repose. Peut-être un système duquel on pourrait toustes s’inspirer ?
Les visites sont pensées comme des espaces de transmission et de partage. Les participantes et participants peuvent prendre la parole, raconter des souvenirs ou évoquer leur lien avec la femme honorée. Des descendantes et descendants viennent parfois se joindre à ces hommages. Il ne s’agit donc pas uniquement de transmettre des connaissances historiques, mais aussi de faire de la mémoire un moment vivant, partagé et accessible.

Le Père-Lachaise, un lieu de mémoire féministe mais aussi lesbienne
Le Père-Lachaise est mondialement connu pour les personnalités qui y sont enterrées. Pourtant, selon Camille Paix, sa richesse historique ne se résume pas aux figures les plus célèbres ou les plus visitées. « Contrairement à la façon dont il est visité actuellement, le Père-Lachaise, est un haut lieu de mémoire féministe et un haut lieu de mémoire lesbienne ».
Le cimetière abrite également de nombreuses femmes lesbiennes et bisexuelles, dont les histoires permettent de retracer des pans méconnus de l’histoire LGBTQIA+ en France. Elle évoque notamment les cercles lesbiens littéraires de la Belle Époque et des lieux de sociabilité LGBTQ+ rarement mis en avant dans les récits historiques.
Lors de la préparation de leur Toussaint féministe, les membres du collectif ont notamment sélectionné la sépulture de Claude Delécluse et de Michelle Senlis, un couple de parolières et chanteuses, qui mériteraient franchement d’être plus connues. Leur tombe est peu visitée, ses inscriptions sont devenues difficiles à lire et elle est perdue au milieu du cimetière, ce qui fait que peu de gens viennent leur rendre femmage.
Fleurir leurs tombes, c’est donc aussi attirer l’attention sur des parcours que l’on ne rencontre pas spontanément lorsqu’on visite le cimetière.

Faire vivre la mémoire de nos mortes
L’oubli n’est pas toujours une disparition accidentelle. Il peut se construire au fil des générations, dans les inscriptions, les archives, les biographies absentes et les récits que l’on choisit de transmettre.
En recensant les sépultures, en documentant les parcours des femmes et en organisant des hommages, le collectif cherche à rendre ces histoires de nouveau visibles.
Leur démarche invite à regarder les cimetières autrement : non plus seulement comme des lieux tournés vers le passé, mais comme des espaces où se joue encore la place accordée aux femmes dans notre mémoire collective.
Merci à Camille et Alexandrine pour m’avoir accordée cette interview.
Pour découvrir leur travail : retrouve Camille Paix sur le compte @merelachaise et Alexandrine Espinasse sur @visitesmortelles. Tu peux aussi soutenir l’association et contribuer à leurs actions toutes l’année, en adhérant à l’association sur Hello Asso pour 5€ par an ou encore faire des dons.
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