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« Folles furieuses : que faire de nos colères ? » Le dernier essai d’Élodie Pinel

Élodie Pinel nous propose une analyse philosophique, rigoureuse (et très drôle) de la colère des femmes et de la façon dont on l'associe un peu (trop) souvent à de la folie dans "Folles furieuses : que faire de nos colères". A-t-on le droit d'être indignée ? A-t-on le droit de se révolter ? Et pourquoi est-ce que, quand on le fait, on est quasi systématiquement décrédibilisée ? Spoiler alert : ce livre m'a plu et voici pourquoi je te le conseille.

29/10/2026 - Léa LABIS - 11 min. de lecture

Folles Furieuses : que faire de nos colères - essai féministe Elodie Pinel philosophie
© Bonnes à tout faire

L’écriture de ce livre a transformé son autrice, Élodie Pinel. Et il a sans doute aussi transformé la plupart de ses lecteurices. Car elle met ici les mots sur des choses qu’on pense tout bas sans jamais arriver à bien les mettre à plat. Quand on dit de nous qu’on est folles, qu’on parle trop fort, ou que notre colère n’est pas légitime, ça en dit moins sur le fond que sur la forme de ce qu’on raconte.

Elle nous dit : « Quand on est une femme, il suffit de se mettre en colère pour être traitée d’ ‘hystérique’, d’exprimer une joie ou une douleur avec intensité pour être suspectée de ‘bipolarité’, de changer d’avis pour être ‘instable’, de chercher à se sortir d’une situation pour être ‘manipulatrice’ ».

Sans arrêt taxée de folle, d’hystérique ou de « féministe radicale » quand une femme exprime un propos avec un peu trop de véhémence pour son interlocuteur·ice, elle a, pourtant, pas mal de raisons d’être en colère.

On te dit ce qu’on a retenu du dernier essai d’Élodie Pinel, enseignante, féministe et philosophesse engagée, également l’autrice de Moi aussi je pense donc je suis. Quand les femmes réinventent la philosophie (Stock, 2024).

Des origines de la colère féministe avec Élodie Pinel

Mais d’où vient cette colère ? Pourquoi faut-il se « calmer » ? Pour la philosophesse, « notre colère a un nom : le féminisme. Et celui-ci, bien souvent, est taxé de folie. » Et des exemples dans l’histoire, on en a pléthore ! Olympe de Gouges est présentée comme atteinte d’une « poussée d’hystérie révolutionnaire » et les révolutionnaires sont elles-mêmes taxées de « déséquilibrées » ou de « harpies », certaines féministes seraient « trop radicales », Louise Weiss veut faire son intéressante, Flora Tristan manque de cohérence.

Pourtant, cette « colère » a une source : les inégalités persistantes, les violences, le harcèlement de rue, les agressions… Il y a quand même de quoi se révolter un peu, non ? L’autrice, paraphrasant Angela Davis, nous dit « Devenir folle furieuse est un état normal lorsqu’on veut survivre dans un monde hostile ». Elle poursuit :

« Reprocherait-on aux femmes de vouloir vivre ? Sont-elles exclues de la légitime défense ? À l’inverse, les déclarer ‘folles’ quand elles cherchent à survivre, remettre en cause leur parole, dire qu’elles exagèrent, prétendre qu’elles n’ont rien à craindre et nier l’importance des faits et des chiffres relatifs aux violences et discriminations qu’elles subissent, c’est valider la domination des hommes sur les femmes. C’est y adhérer, y participer et la reproduire. »

Mais surtout, cette colère et cette folie, elle provient, pour Élodie Pinel, d’une lassitude, d’une désillusion et d’un épuisement face à un système qui est fait pour nous faire perdre, quoi qu’il advienne. Et même quand on la dénonce, « nous ne sortons jamais de [cette] situation ». Elle cite le concept de Lindy West qui nous parle d’épuisement sexiste, aka ce moment où il faut encore expliquer ce qu’est le sexisme, qu’il existe et qu’il est légitime de vouloir partir à la bagarre à son encontre.

Pour elle : « Si nous frôlons parfois l’état d’épuisement, c’est parce que nos analyses sont systématiquement mises en question, nos perceptions, systématiquement remises en doute, nos intuitions, systématiquement contredites ». Bah oui, c’est pas toujours fun d’être une meuf.

Car les femmes doivent être effacées et oubliées, obéir, ne plus exister, ne plus parler, ne plus penser, ne plus bouger. Donc quand on sort du personnage, forcément, ça dérange. « Quand on veut exclure une femme, la désigner comme folle est bien pratique : qui veut noyer son chien l’accuse d’avoir la rage », ironise Élodie Pinel, comme elle le fait si justement tout au long de cet ouvrage. Et ça se vérifie : dans les médias, on leur coupe la parole, dans leurs domaines d’expertises, elles peinent à être reconnues, et dans la sphère privée, elles s’occupent de tout sans broncher. Tellement, qu’on donne des noms à ces phénomènes : l’effet Matilda en sciences ou le complexe d’Héloïse en philosophie, par exemple.

Mais donc, si pour qu’on entende nos revendications, il faut les faire « calmement », « sommes-nous condamnées à flirter en permanence avec la crise de nerfs ? », questionne la philosophesse.

Folles Furieuses : que faire de nos colères - essai féministe Elodie Pinel philosophie - illustration du propos avec le tableau Judith décapitant Holopherne, Artemisia Gentileschi, vers 1620
© Judith décapitant Holopherne, Artemisia Gentileschi, vers 1620

Folles furieuses d’Élodie Pinel : faut-il choisir ses combats ?

C’est un des arguments qui revient le plus régulièrement : quand on s’énerve pour une ‘broutille’, quelque chose considéré comme anodin ou de second plan, il faudrait ‘se calmer’ ou alors ‘mieux choisir ses combats’. Parce qu’apparemment, comme le combat contre le sexisme ordinaire ne serait pas une priorité, il ne devrait pas avoir lieu tout court. Et c’est bien là que notre épuisement commence : « les points de dilemme féministe ne portent pas toujours sur des sujets cruciaux. Le plus souvent, ils se concentrent sur des détails du quotidien - et c’est bien pour ça qu’ils posent problème. Faut-il s’insurger pour si peu ? Cela en vaut-il la peine ? », se demande avec nous l’enseignante et intellectuelle engagée.

Par exemple, quand on nous fait une blague de mauvais goût (une blague sexiste ou discriminante, quoi) faut-il laisser couler ? Ou engueuler tonton en plein repas de famille ? Comme le pose si justement notre philosophesse : « À chaque sourire arraché pour ne pas pleurer, c’est un peu de son ego qui meurt. Combien de fois avons-nous ri, ou au moins souri, à une blague sexiste ? ».

Seul problème : même quand on choisit de ne pas réagir, on bouillonne, tout comme l’autrice :

« même quand je fatigue, il me reste toujours un fond de colère face à ces comportements sexistes, humiliants et inacceptables. Un fond de colère, c’est-à-dire un fond d’estime de moi. Et peu importe qu’on juge certaines de mes réactions ‘déplacées’ ou ‘exagérées’. J’ai bien compris qu’il en allait d’une joute, d’une guerre, d’une bataille de mots couvant un conflit plus profond ».

On est donc en colère. Mais cette colère, quand on l’exprime, elle est interprétée systématiquement comme une réaction émotionnelle, irrationnelle ou déraisonnable, pour paraphraser le texte. Or, rien n’est plus irrationnel que la personne qui retourne cette colère et la désigne en folie.

On est donc sans cesse placée face à un dilemme : choisir entre prendre les armes à tout bout de champ au risque de s’épuiser, ou les déposer de temps en temps pour éviter de sombrer dans la folie qu’on veut tant nous prêter. C’est, pour Élodie Pinel, très bien illustré par le « dilemme du lave-vaisselle ».

Folles Furieuses : que faire de nos colères - essai féministe Elodie Pinel philosophie - illustration du propos avec le tableau Timoclea tuant son violeur, Elisabetta Sirani, 1659
© Timoclea tuant son violeur, Elisabetta Sirani, 1659

Le dilemme du lave-vaisselle, s’énerver ou se taire à jamais

« Face au lave-vaisselle, je suis confrontée à un dilemme : remplir docilement la bête de fer ? ou grommeler et me changer en monstre moi-même ? […]. D’un côté se tient notre souhait de vivre dans un environnement décent sans dédier à cela trop de temps, idéal qui, mis à l’épreuve du réel, peut passer pour une docilité consentie, voire naturelle. De l’autre côté se trouve le désir profond de revendiquer notre droit à l’égalité, y compris à la maison ».

Combien de femmes, dans un couple hétérosexuel, peuvent revendiquer de n’avoir jamais dû faire face à un tel dilemme ? Et l’affranchissement, face à ces tâches ménagères qui semblent nous être destinées, est-il la condition nécessaire de notre émancipation ? « Pour échapper à ce piège, les femmes trouvent refuge dans le féminisme, ajoutant une nouvelle tâche sur leur to-do list », déplore la philosophesse.

Par extension, lorsque nous remarquons une injustice dans d’autres domaines de nos vies ou de la vie d’autres femmes, comment choisir entre partir au front et se taire pour ne pas faire de vagues ou risquer de s’en prendre une, justement, de vague ?

Pour la philosophesse, on n’est pas toujours obligée d’avoir le mot juste, la bonne répartie ou de laisse exploser cette colère qui nous monte aux joues : « Les femmes, proies placées en milieu hostile, n’ont pas d’autres options que d’être des guerrières. Et les guerrières aussi ont besoin de repos. » C’est peut-être là ma citation préférée du bouquin. Et pourtant, quand on prend ce repos, on a parfois l’impression de se trahir nous-mêmes et de trahir nos convictions.

Folles Furieuses : que faire de nos colères - essai féministe Elodie Pinel philosophie - illustration du propos avec le tableau  Woman Washing Clothes in a Tub, Gabriel Metsu, avant 1667
© A Woman Washing Clothes in a Tub, Gabriel Metsu, avant 1667

Effacer les femmes et leur parole, aka le jeu préféré du patriarcat

Mais que faire alors de cette colère si on ne la déploie pas systématiquement ? Pourquoi a-t-on parfois peur d’exprimer nos convictions ?

Car ces convictions sont souvent issues d’intuitions, et ces intuitions, on a souvent envie de les faire taire car on n’est pas sûre de leur véracité. On diminue nos pensées car on a peur, qu’une fois révélées, elles ne trouvent des détracteurs et qu’il faille leur faire face. Mais pourquoi ça ? Pourquoi les femmes font-elles si mal ce que les hommes font si bien - dire ce qu’ils pensent, même quand ils n’ont pas une bibliographie complète derrière eux ?

Car au fond, on a souvent l’impression d’avoir peu de modèles, peu d’inspirations et peu d’alliées. Pour celle qui anime aussi le podcast Qui a peur du féminisme ? :

« Effacer les femmes de l’histoire est ainsi une manière d’atteindre leur estime d’elles-mêmes en les privant de modèles positifs, ce qui enraye ipso facto toute mécanique d’empowerment, et en entravant la construction de leur identité en tant que groupe. »

Car, en réalité, ce n’est qu’une impression : des modèles, il en existe plein, mais elles ont bel et bien disparues, ou plutôt, été effacées, de l’Histoire telle qu’elle est encore enseignée aujourd’hui. Et c’est le jeu : les historien·nes sont celleux qui fabriquent les histoires qu’on retient et qui choisissent celles qu’on taira. Et pendant longtemps, les femmes ne passaient pas la postérité : après tout, c’étaient de simples femmes qui ne méritaient pas une telle attention. « De grandes femmes, toutes les époques en ont vu, autant que de grands hommes : ce qui leur a manqué, c’est d’être reconnues, non seulement à leur époque, ce qui était parfois le cas, mais à travers le temps », nous explique Élodie Pinel.

Mais alors, si cette colère est légitime, que doit-on en faire lorsque nous choisissons de ne pas l’exprimer sans avoir l’impression de se trahir ? L’autrice nous dit :

« pour que nos mises en retrait aient du sens, une piste m’apparaît comme une évidence : celle de la sororité. Car une prise de distance passagère, qu’elle soit stratégique ou lasse, ne porte pas à conséquence quand on est plusieurs à se battre. On peut alors se relayer face à l’agresseur. […] Or, nous l’avons vu, le patriarcat s’est appliqué à nous diviser. À nous isoler. À nous faire croire que nous devions nous défendre seules face à chaque agression, grande ou petite. Que nous n’avions pas le droit d’en parler. Que nous étions toutes en rivalité. Que nous n’avions droit à exister que par le regard de l’autre, de l’homme, et que nous ne pouvions pas toutes être validées à la fois. Qu’il fallait supprimer sa sœur pour ne pas être supprimée à son tour.
Tout cela, bien entendu, est faux. »

Car nous voyant ainsi nous débattre pour faire reconnaître notre légitimité à exister, le patriarcat cherche à nous séparer, nous diviser, nous exclure les unes des autres. La meilleure réponse à lui fournir serait peut-être donc bien de refuser cette division et de s’associer pour ne plus être écrasées.

Mais ce n’est pas là la seule piste qu’explore Élodie Pinel dans ce livre. Sans vouloir trop t’en dire, n’hésite pas à aller lire directement ses mots. Ça en vaut chaque centime.

Folles Furieuses : que faire de nos colères - essai féministe Elodie Pinel philosophie - illustration du propos avec le tableau 'Susannah and the Elders', Artemisia Gentileschi, 1622 © The Burghley House Collection
‘Susannah and the Elders’, Artemisia Gentileschi, 1622 © The Burghley House Collection

Ce que j’ai pensé du livre Folles furieuses : que faire de nos colères d’Élodie Pinel

Personnellement, ce bouquin a été un bon coup de poing dans le cerveau, comme je les aime. C’est un peu, pour moi, une mise en abyme de ce qu’elle y raconte : on se sent moins seule, on a envie de protéger ses sœurs et de se serrer les coudes encore plus qu’avant. Il regorge de citations et de noms à noter dans un coin de nos têtes, d’humour (merci pour les « blagues anti-hommes »), et de féminisme radical - n’ayons plus peur de ce mot. Il se lit vite, il se lit bien et il se relit sans modération : je l’ai dévoré en trois jours cet été. Elodie Pinel y déploie une philosophie à mettre en pratique dans son quotidien, nous apporte des réponses et nous pose mille questions. Elle y pose des bases fondamentales pour toute personne qui se veut féministe.

Mais surtout, Folles furieuses rappelle qu’on n’a pas à choisir entre exprimer notre colère à chaque injustice et nous taire pour préserver notre énergie. On peut aussi se relayer, se soutenir et se reposer sans renoncer à nos convictions. C’est peut-être ce que je retiens le plus de cette lecture.

C’est, sans hésiter, un livre à faire passer entre toutes les mains !

Folles Furieuses : que faire de nos colères - essai féministe Elodie Pinel philosophie
Léa LABIS

Autrice

Léa LABIS

Je carbure au café pour trouver de belles histoires à raconter : celles des vies humaines trop souvent oubliées ou laissées en arrière-plan.

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