Femmes et réalisatrices : pourquoi les gros budgets leur échappent encore ?
Une étude publiée en septembre 2026 a analysé près de 200 000 films sortis entre 1994 et 2023. Son constat : les femmes restent minoritaires à la réalisation et leur présence diminue encore lorsque les budgets augmentent. Pourtant, les données ne permettent pas de dire que les films réalisés par des femmes seraient systématiquement moins appréciés ou moins performants. Alors, pourquoi les gros budgets du cinéma leur échappent-ils encore ?
Une étude de Anja G. Huwiler, parue dans Frontiers in Communication en septembre 2026 révèle que les films dont le scénario a été écrit par une femme sont … 25% plus rentables que ceux écrits exclusivement par des hommes. S’ils sont écrits ET réalisés par une femme, ils sont aussi rentables que ceux des hommes, mais avec un budget alloué beaucoup moins élevé.
Bon, j’arrête de te spoiler et examinons ensemble de plus près ce que nous raconte cette étude.
Femmes réalisatrices : où en est vraiment l’égalité dans le cinéma ?
Pour comprendre la place des femmes dans le cinéma, Anja G. Huwiler, chercheuse à l’université Johannes Gutenberg de Mayence, a analysé 199 656 films de fiction sortis entre 1994 et 2023, à partir de données du site IMDb (Internet Movie Database).
Premier constat : 73,8 % des films étudiés ne créditent aucune femme à la réalisation ou au scénario. Fun.
À l’inverse, 11,2 % des films comptent au moins une femme scénariste sans femme réalisatrice, 4,5 % au moins une femme réalisatrice sans femme scénariste et 10,5 % des films comptent des femmes aux deux postes.
La situation a tout de même évolué depuis les années 1990. La part des films réalisés par au moins une femme est passée de 3,4 % en 1994 à 5,1 % en 2023. Pour les films où des femmes sont à la fois réalisatrices et scénaristes, elle est passée de 6,7 % à 12,6 %.
Une progression, donc. Mais à ce rythme-là, le tapis rouge peut encore attendre.
Dis-moi Jammette, les films réalisés par des femmes sont-ils moins appréciés ?
C’est une explication souvent avancée lorsqu’on parle des inégalités dans l’industrie du cinéma : peut-être que les spectateur·ices préfèrent les films réalisés par des hommes ?
Déjà : beurk pour avoir posé cette question. Ensuite : les données de l’étude ne permettent pas de l’affirmer.
Sur l’ensemble du corpus, les films réalisés par des femmes obtiennent même la note moyenne IMDb la plus élevée : 6,66/10, contre 6,19 pour les films réalisés et écrits uniquement par des hommes. (Attention toutefois : une note IMDb ne constitue pas une mesure parfaite de la qualité d’un film et ne permet pas, à elle seule, de mesurer son succès commercial.)
Autre détail intéressant : les films réalisés par des femmes comptent en moyenne moins de votes sur IMDb. Ils sont donc moins représentés dans les interactions des utilisateur·ices de la plateforme.
Plus les budgets des films augmentent, moins il y a de réalisatrices
C’est le résultat le plus frappant de l’étude.
Pour analyser la question financière, la chercheuse s’est appuyée sur un sous-échantillon de 4 245 films disposant de données sur leurs budgets et leurs recettes.
Et plus on monte dans les budgets, plus la présence des femmes à la réalisation diminue :
| Catégorie de films | Part avec une femme réalisatrice |
|---|---|
| Ensemble du corpus | 4,5 % |
| Top 10 % des budgets | 1,4 % |
| Top 5 % des budgets | 0,5 % |
| Top 1 % des budgets | 0 % |
Dans le top 1 % des budgets, soit 44 films dans l’échantillon financier, aucun n’est réalisé par une femme.
Oui, aucun.
En 30 ans, aucun film réalisé par une femme ne s’est placé dans le top des 1% de productions aux budgets les plus élevés.
L’échantillon devient évidemment très réduit à ce niveau, ce qui impose de rester prudente sur l’interprétation. Mais le phénomène est suffisamment net pour constituer l’un des principaux constats de l’étude.
Femmes et budgets cinéma : sont-elles vraiment moins rentables ?
Les résultats varient selon la fonction occupée.
Les films avec une femme scénariste mais pas de femme réalisatrice affichent le meilleur retour sur investissement médian du corpus financier : 1,10, contre 0,88 pour les films sans femme au scénario ou à la réalisation.
Leur profit médian atteint 35,9 millions de dollars contre 26,8 millions pour les films masculins. Soit environ 34 % de profit médian supplémentaire, avec des budgets médians assez proches.
Pour les films où des femmes sont à la fois réalisatrices et scénaristes, le ROI médian est quasiment identique à celui des films masculins : 0,89 contre 0,88. Mais leur budget médian est de 19,9 millions de dollars, contre 39,2 millions pour les films masculins.
En clair : ces films obtiennent un retour sur investissement comparable avec un budget médian environ deux fois inférieur.
Quant aux films avec une femme réalisatrice mais pas de femme scénariste, leur ROI médian est inférieur. Mais l’échantillon est beaucoup plus petit (83 films) et ces résultats doivent donc être interprétés avec prudence.
Alors pourquoi les femmes réalisatrices ont-elles moins accès aux gros budgets ?
La chercheuse ne démontre pas qu’un mécanisme précis de discrimination explique à lui seul l’écart de financement.
Elle met plutôt en évidence un décalage entre la présence des femmes dans les métiers de la création, leurs performances observées et leur accès aux productions les mieux financées.
Des travaux antérieurs cités dans l’étude montrent notamment que les différences de performance peuvent être liées aux budgets, aux types de projets confiés et aux conditions de distribution.
Autrement dit : comparer les résultats de deux films sans regarder leurs moyens de production, de promotion et de distribution peut être assez trompeur.
Parce qu’un film n’a pas exactement les mêmes chances d’être vu quand son budget marketing ressemble à celui d’un mariage vs. quand il ressemble à celui d’un petit État.
#MeToo n’a pas encore bouleversé la répartition des budgets
L’étude s’intéresse également à la période qui suit le mouvement #MeToo, à partir de 2017.
La présence des femmes connaît une légère hausse ponctuelle autour de cette période, mais la chercheuse ne constate pas d’accélération durable de leur progression après 2017.
Une nuance est toutefois nécessaire : la période post-2017 est relativement courte dans le corpus étudié. Il est donc encore difficile d’en tirer des conclusions définitives sur les effets à long terme du mouvement sur l’industrie cinématographique.
Dans le cinéma, l’inégalité se joue aussi au moment de sortir le chéquier
Quand on parle de la place des femmes dans le cinéma, on regarde souvent combien de réalisatrices travaillent. Cette étude invite à regarder une autre donnée : combien d’argent leur confie-t-on ?
Car une réalisatrice qui travaille avec un budget deux fois inférieur ne dispose évidemment pas des mêmes moyens qu’un réalisateur pour produire, promouvoir et distribuer son film.
Et dans les niveaux de financement les plus élevés, leur présence devient extrêmement rare.
L’étude ne permet pas de déterminer précisément pourquoi. Mais elle montre que l’accès des femmes aux gros budgets ne correspond pas simplement à leurs performances observées.
La question de l’égalité femmes-hommes dans le cinéma ne se joue donc pas uniquement derrière la caméra. Elle se joue aussi dans les bureaux où l’on décide qui aura les moyens de tourner le prochain gros film.
Et visiblement, lorsqu’il s’agit de sortir les gros billets, le cinéma a encore quelques habitudes à déconstruire.
Coupez !
Source
Anja G. Huwiler, Women in directing and screenwriting: the capital allocation puzzle in commercial film, Frontiers in Communication, 22 septembre 2026.
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